Voici qui ressemble au journal philosophique d’une jardinière. Vous serez peut-être surpris dans les lignes qui suivent, par toutes les réflexions que je tire de ma pratique du jardinage, mais c’est ainsi, je vous invite simplement à partager un coin de mon jardin secret !
Dans mon potager, j’ai une plate bande de salade perpétuelle ! Peu à peu, au fil de mes expérimentations, j’ai découvert une façon de laisser la nature me procurer toutes sortes d’herbes qui se transforment en salade, à longueur d’année. Il m’a fallu un peu d’observation, une bonne dose de paresse, et un brin d’émerveillement pour mettre le concept au point, mais je dois dire que je ne cesse de l’apprécier. Ma plate bande de salade perpétuelle se renouvelle chaque saison, toute seule, avec un minimum d’intervention. Et j’en retire, à chaque saison, de quoi me régaler.
Au départ, vous avez une jardinière qui sème de la mâche en automne, pour pouvoir en profiter pendant l’hiver, ainsi que différentes laitues à couper. L’hiver arrive, la mâche profite de chaque jolie journée pour ouvrir ses rosettes, la jardinière prélève régulièrement des feuilles sans déraciner la plante, qui repousse dès qu’il fait assez bon pour cela. Au printemps, les salades à couper se révèlent, frayent avec la mâche. La jardinière les assiste quelque peu, leur assure un peu de place pour pousser. Au bout d’un temps, la jardinière voit bien que la mâche monte de plus en plus, elle n’en peut plus, il lui faut fleurir. Alors la jardinière laisse faire, la mâche s’épanouit en petites fleurettes bleu très pâle. Pendant ce temps, la jardinière coupe les salades à couper, qui comme leur nom l’indique, repoussent elles aussi. La mâche n’est plus en fleurs, elle porte maintenant des graines qui finissent de mûrir, et qui tomberont à peu près au moment où c’est au tour des laitues à couper de monter en graine. Pour elles aussi, l’appel est irrésistible. Il arrive un moment où la chaleur des beaux jours aidant, la plante s’élève et offre ses fleurs au vent, aux insectes, au ciel. Les laitues à couper sont donc en fleurs, la mâche est en graines, la jardinière coupe la mâche en laissant les graines s’éparpiller dans sa plate bande perpétuelle, elle préserve et tuteure quelques pieds de laitue (dite ‘à couper’, mais là maintenant on ne coupe plus) pour qu’ils fleurissent tranquillement et la jardinière laisse pousser ce qui se présente alors dans la plate-bande, à savoir une jolie couverture de mouron blanc. Les japonais le consomment couramment, en salade, car le mouron est excellent (blanc uniquement, le mouron rouge et le mouron bleu sont toxiques). Enfin, excellent n’est pas le bon mot, disons qu’il n’a pas énormément de goût, mais c’est très frais, et apporte un peu de variété dans des salades mélangées. Le mouron poussera tout l’été, si on le taille régulièrement.
Et lorsque l’été se présente vraiment, une deuxième herbe apparaît naturellement dans la plate bande perpétuelle : le pourpier. Celui-ci ne germe qu’une fois les beaux jours quasiment assurés, mais lui aussi apparaît spontanément, sans que la jardinière ait quoi que ce soit à faire, si ce n’est rabattre le mouron là où elle repère un petit pied de pourpier. Le pourpier est une plante extraordinaire. Ses feuilles légèrement pulpeuses, à la façon des cactées, sont en fait de véritables trésors car très riches en oméga-3 et en minéraux. Son goût est frais, on peut le manger cru, cuit, ou même le mettre au vinaigre comme des câpres.
L’été se poursuit. Les laitues à couper se sont transformées en grandes plantes, elles ont fleuri, leurs graines ont mûri, et le vent disperse les graines dans la plate-bande, pour la saison prochaine. La jardinière n’a pas à se soucier d’aider le mouron et le pourpier à se re-semer, ils le feront tout seuls. Vers la fin de l’été, la jardinière n’a vraiment besoin que de créer de la place pour que la mâche puisse pousser : il faut rabattre ou arracher le mouron, récolter le pourpier (on peut le congeler ou l’ajouter aux dernières ratatouilles de l’été) et c’est tout. La mâche va faire son apparition avec la fraîcheur de l’automne, et notre jardinière va une fois de plus s’émerveiller de ce cycle si simple.
Quels ingrédients ai-je évoqués ? un peu d’observation, une bonne dose de paresse, et un brin d’émerveillement. Observer la nature pourrait remplir mes journées, et je dois dire que c’est un des plaisirs de jardiner d’année en année ; le concept de plate-bande de salade perpétuelle s’est installé un peu par hasard, en observant, en laissant les plantes vivre leur cycle, en cherchant aussi comment coopérer avec la nature plutôt qu’en contrôlant toujours tout. C’est intéressant de chercher le geste minimum : éliminer quelques herbes (dîtes mauvaises !) qui pourraient envahir la plate bande, couper les plantes en bout de cycle, préserver l’espace de celles qui poussent. Ce sont des gestes économes, dans un éloge de la paresse. Et surtout je l’avoue, s’émerveiller. Je suis subjuguée par l’énergie que les plantes mettent pour fleurir lorsque leur heure est venue. C’est irrésistible ! Si vous avez déjà vu un plan d’angélique fleurir au printemps,
vous avez vu la force avez laquelle la plante a jailli de la terre, malgré les gelées nocturnes, pour épanouir d’immenses hampes florales, de grandes boules que les insectes visitent dès les premiers beaux jours. La nature est magnifique, et il est bon de l’observer pour apprendre à coopérer avec elle. Moyennant quoi, elle ne cesse de nous nourrir et nous régaler !
A bien réfléchir, cette idée de paresse mérite qu’on s’y attarde. Nous sommes si souvent dans une forme assez dure de la volonté, dans l’action forcenée, le « ça passe ou ça casse ». L’idée derrière cette paresse est qu’effectivement travailler la terre est fatiguant ; peut-on s’y prendre de sorte que nos gestes soient les plus justes possibles ? Peut-être plutôt que de paresse, il s’agit surtout de coopération. Nous pouvons apprendre à coopérer avec les forces en présence, plutôt que de toujours imprimer notre volonté de manière plus dure. Ce qui ne peut se faire que si effectivement nous commençons par observer, puis coopérer. Un peu d’observation, une bonne dose de coopération, un brin d’émerveillement.
Ceci dit, avouez que formulé ainsi, ce titre ne vous aurait peut-être pas donné envie de lire ces lignes. En fait, quelque chose en nous est séduit par l’idée de donner sa place à notre paresse. D’ailleurs nous y associons des images estivales, des siestes à l’ombre d’un grand arbre, des moments pour vivre lentement, doucement ; et effectivement, c’est parfois dans ces moments là que nous nous donnons la possibilité de contacter en nous des choses essentielles, des envies de chérir le monde, d’échanger avec les autres. A trop remplir nos vies, à toujours concevoir la vie comme un processus de volonté crispée, nous nous épuisons et nous perdons parfois le sens de la joie. Alors cet été, je vous souhaite de beaux moments d’observation, une bonne dose de coopération, et un brin d’émerveillement.




Ouah, super.
L’art du jardin efficace, un minimum d’efforts pour un maximum de récolte.
Sinon, y-a-t-il une technique particulière pour la congélation du pourpier et son utilisation post-congélation?
pas de technique particulière, Marylise, je me contente de le couper, le laver et le sècher, et c’est tout.
par contre attention à l’utilisation du pourpier dans la ratatouille, il donne un goût un peu particulier. je préfère personellement l’intégrer dans des smoothies de verdure, une excellente manière de profiter des oméga 3 dont le pourpier regorge.
bon essais !